jeudi 8 juin 2017

SIDONIE-GABRIELLE TAILLE UN COSTARD À JAURÈS

Eloy Vincent - Jaurès orateur (1910)


LE PROPHÈTE - (Jaurès) 

Celui-ci est le vomitor de la parole. Comme l'eau au vomitor de pierre de la fontaine bruxelloise, la parole, qui ne lui coûte aucun effort semble arrachée de lui par une convulsion. Il parle avec sa tête, ses épaules, son coffre, ses poings, son dos d'ancien coltineur. Il sort de lui un son terrible, qui effarouche le sommeil. Sa voix roule comme un char cahoté, et rencontre tout sur son chemin : le cliché, la bourde, le racontar, même l'heureuse période, équilibrée, sonore, solide, qu'il bouscule pour courir plus loin et trouver mieux ou pire.




Il boit en hâte, et parle. II s'essuie le front, et parle. Il défie un contradicteur qui n'a rien dit. Il s'écrie : « Moi ! » et dans sa bouche cela s'orthographie « Mouah ! » comme un aboiement. Il dit, inutilement : « Ah I » pour prendre du champ et s'élancer de plus loin dans une phrase. Il affirme, après soixante-quinze minutes de retentissement : « Je suis à bout de forces !... » mais l'heure n'est pas encore d'enregistrer cette promesse vague... Là-dessus, il parle. Il lève une face de Titan foudroyé, où l'on peut voir qu'il a la barbe dure et le nez mou. Il parle ; que dis-je ? il s'élève au ton de la plus prophétique lamentation, et ensevelit nos ruines sous sa voix, grande et tumultueuse comme la mer : « Entendez-moi, entendez-moi tous ! J'ai gravi la montagne pour que vous m'entendiez ! Je dirai la vérité, dût-il m'en coûter la vie ! Je lacère mon vêtement, je m'arrache les poils du visage, je larmoie, je vocifère, j'offre mon front aux balles et ma poitrine au couteau, pour venir ici attester, ô hommes, que... le baromètre baisse et que le printemps s'annonce mouillé. »

COLETTE - A la Chambres de Députés. Le Matin, 9 avril 1914



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